Les véritables raisons du conflit au Sahara occidental

266 000 kilomètres carrés de désert, une poignée de villes, des frontières mouvantes et un conflit qui refuse de s’éteindre. Le Sahara occidental n’apparaît pas souvent à la une des journaux, mais il occupe une place stratégique sur l’échiquier mondial, et le silence qui l’entoure en dit long sur l’embarras de la communauté internationale.

MINURSO : OMP Sahara occidental

La Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental, la MINURSO, surgit en 1991, décidée par le Conseil de sécurité sous la résolution 690. À l’origine, un accord fragile entre le Maroc et le Front POLISARIO : deux adversaires que tout oppose depuis 1975, date de la décolonisation espagnole. Le Front POLISARIO, né en 1973 pour contrer la présence espagnole, se présente comme la voix de l’indépendance sahraouie. Le Maroc, lui, revendique ce territoire comme une partie intégrante de son royaume.

Ce coin du Maghreb, grand comme le Royaume-Uni, fut longtemps une chasse gardée de Madrid. Mais à la mort de Franco, l’Espagne plie bagage, incapable de tenir sa position, préférant préserver Melilla et Irsema, deux enclaves stratégiques du nord. Le 6 novembre 1975, Hassan II orchestre la « Marche verte » : 350 000 Marocains traversent la frontière, déterminés à imposer l’autorité de Rabat sur les « provinces du sud ». Opération symbolique, mais aussi démonstration de force politique.

Quelques jours plus tard, les accords de Madrid redistribuent les cartes. Le Maroc récupère deux tiers du territoire, la Mauritanie le reste. Ni le Front POLISARIO, ni l’Algérie, soutien de la cause sahraouie, ne sont invités à la table des négociations. Dans la foulée, des dizaines de milliers de Sahraouis fuient la guerre, rejoignant Tindouf, en Algérie, où des camps voient le jour sous la houlette du POLISARIO.

En février 1976, la rupture est consommée : le Front POLISARIO proclame la République arabe sahraouie démocratique (RASD). L’ONU refuse de la reconnaître, mais l’Union africaine l’accepte, ce qui provoque un départ fracassant du Maroc de l’organisation. Deux ans plus tard, la Mauritanie jette l’éponge et le Maroc annexe ses parts, installant ainsi le statu quo actuel.

Les années 1980 voient surgir un mur de sable, long de plus de 2 500 kilomètres, qui découpe le désert du nord au sud. Le Maroc, fort de plus de 100 000 soldats, contrôle 80 % du territoire, laissant au POLISARIO la portion congrue. Pour les Sahraouis, ce rempart est le « mur de la honte ». Sa construction s’achève en 1987, et la MINURSO est déployée quatre ans plus tard pour superviser un cessez-le-feu et préparer un référendum d’autodétermination, référendum qui, à ce jour, n’a jamais vu le jour.

Le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) estime entre 90 000 et 165 000 le nombre de Sahraouis vivant toujours dans les camps de Tindouf, Aousserd, Rabouni, Smara,, des camps censés être temporaires mais qui, quarante ans plus tard, font figure de villes à part entière.

Sur le plan international, le Sahara occidental reste un dossier épineux. Depuis 1963, le territoire figure sur la liste des zones non autonomes de l’ONU, donc contestées. Quand l’Espagne quitte la scène, le Maroc et la Mauritanie revendiquent chacun une légitimité historique. La Cour internationale de Justice de La Haye, sollicitée en 1974, reconnaît des liens entre le Maroc et certaines tribus sahraouies avant la colonisation espagnole. Mais la Cour précise aussi que ces attaches n’impliquent aucune souveraineté territoriale marocaine ou mauritanienne sur le Sahara occidental.

Le plan initial prévoyait un référendum, offrant au peuple sahraoui le choix entre indépendance et rattachement au Maroc. Mais Rabat campe sur sa souveraineté et refuse toute perspective d’indépendance. Depuis, chaque camp campe sur ses positions, les négociations patinent, et la diplomatie piétine.

Mais la question va bien au-delà d’une querelle de frontières. Derrière les discours nationalistes, d’autres intérêts entrent en jeu. Le Sahara occidental, c’est un sous-sol bourré de fer, de phosphate (dont le Maroc reste le champion mondial), de cuivre, d’or, de titane, d’uranium. Les côtes atlantiques regorgent de poissons, faisant de la région l’une des plus poissonneuses au monde. Les enjeux économiques se superposent donc au bras de fer politique.

Depuis 2002, Rabat accélère sa politique de développement. Routes, ports, aéroports, écoles, hôpitaux sortent de terre grâce à des milliards d’euros investis. Des villes comme Tah se dotent d’éoliennes ; Dakhla devient un spot prisé du tourisme international, notamment pour le kite-surf. On ne s’arrête pas là : un système de subventions et d’exonérations fiscales attire les fonctionnaires marocains dans la région. Résultat, dans la zone contestée, pour trois Marocains, on compte un Sahraoui. Cette politique vise clairement à intégrer la région, tant sur le plan démographique que culturel.

À la tête de la MINURSO, un représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU supervise les questions référendaires, assisté de civils, militaires et policiers onusiens. La mission compte 475 membres, dont 244 militaires, fournis notamment par le Bangladesh, l’Égypte, la Russie, le Honduras, le Pakistan et la Chine. Le budget, validé par l’ONU, s’élève à plus de 60 millions de dollars pour la période 2019-2020.

En 2016, la résolution 2285 du Conseil de sécurité invite les parties à faire preuve de volonté politique pour avancer, mais le dialogue reste au point mort. Le mandat de la MINURSO est renouvelé chaque année, mais le Front POLISARIO s’impatiente, dénonçant l’inaction des Nations Unies. La dernière résolution, proposée par les États-Unis, obtient 13 voix pour et deux abstentions (Russie, Afrique du Sud). Sidi Omar, porte-parole du POLISARIO à l’ONU, ne mâche pas ses mots : « Nous déplorons profondément la perte d’élan créée ces derniers mois. »

Après des années de silence, une table ronde s’ouvre en Suisse en décembre 2018, puis une autre en mars 2019. Mais aucune avancée concrète n’en ressort. Depuis la démission de Horst Köhler, ancien président allemand, le poste d’envoyé spécial de l’ONU reste vacant. Les États-Unis pressent Antonio Guterres de nommer rapidement un successeur, mais Rabat impose ses conditions et refuse tout candidat venu d’Allemagne ou d’un membre permanent du Conseil de sécurité.

Face à la prolongation du mandat de la MINURSO, le Front POLISARIO menace de se retirer des négociations, évoquant même la reprise de la lutte armée. De son côté, le Maroc brandit la carte d’une autonomie élargie, mais cette proposition est rejetée par le POLISARIO et l’Algérie, qui continuent de plaider pour une véritable indépendance.

Le terrain de la confrontation s’étend aussi aux tribunaux et aux médias. La Cour de justice de l’Union européenne donne raison au Front POLISARIO en annulant deux accords commerciaux entre le Maroc et l’UE : en 2015 sur les produits agricoles, puis en 2016 sur la pêche, car Rabat avait inclus des ressources sahraouies dans ses échanges. Des ONG pointent du doigt des cas de torture, des emprisonnements arbitraires d’opposants, tandis que des figures comme Edward Said dénoncent les violations des droits humains dans la région.

Au niveau international, le Sahara occidental cristallise les rivalités. L’Algérie, la Mauritanie, le Mali, la Libye reconnaissent la République sahraouie ; le Maroc, lui, investit massivement dans les pays africains qui refusent ce statut. S’ajoute la question de l’extrémisme religieux : AQMI et Daech profitent de la précarité des camps de Tindouf pour recruter une jeunesse désabusée, ce qui permet à Rabat de renforcer son discours sécuritaire et de disqualifier le POLISARIO sur la scène internationale. Ce dernier, pour sa part, rejette toute implication et accuse le Maroc de manipulation.

Depuis 2017, Rabat a réintégré l’Union africaine après des décennies de retrait. Certains y voient le signal d’un possible rapprochement, d’autres n’y lisent qu’un épisode de plus dans un dossier qui, depuis cinquante ans, semble s’être figé dans les sables. Pourtant, l’histoire du Sahara occidental reste à écrire, et personne ne sait quels seront les prochains chapitres.

Lena Pirard

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