Oubliez les dates figées et les cartes scolaires : le sol argentin conserve, dans ses roches et ses grottes ornées, la mémoire d’une humanité bien plus ancienne que la colonisation espagnole. Ici, chaque strate raconte l’histoire de mouvements, de luttes, de métissages et de conquêtes, bien avant que le mot « Argentine » n’existe. C’est d’abord au sud, dans les terres escarpées de Santa Cruz, que les archéologues ont déniché la trace des premiers habitants. On remonte alors à 11 000 ans avant notre ère. Ces pionniers, venus par le sud de la Patagonie chilienne, ont laissé derrière eux des peintures rupestres et des outils de pierre. Peu à peu, la pampa s’anime, le nord-ouest se peuple. Deux grands mondes se dessinent : d’un côté, les chasseurs-cueilleurs nomades sillonnent la Patagonie, la Pampa et le Chaco. De l’autre, les agriculteurs s’installent dans le nord-ouest, Cuyo, les sierras de Córdoba, la Mésopotamie. Les premiers vivent au rythme des déplacements, les seconds choisissent la stabilité des villages.
Parmi les peuples amérindiens, certains noms résonnent encore : les Hets (ou Pampas), les Tehuelches (ou Patagons), les Mapuche (ou Araucans) et, plus loin, les Selknams de Terre de Feu. Le nord-ouest, quant à lui, était un patchwork de sociétés, dont une partie fut intégrée par les Incas au XVIe siècle. Pourtant, d’autres communautés, Lule-Toconoté, Sanaviron, Comechingons, ont résisté longtemps, préservant leur indépendance face aux pressions extérieures.
Une colonie dans le sud de la Patagonie
Face à ce foisonnement humain, les premiers Européens débarquent avec leurs rêves de passages et de richesses. Amerigo Vespucci touche la côte en 1502, Díaz de Solís s’approche du Rio de La Plata en 1515, Magellan longe la Patagonie en 1520. Chacun laisse une empreinte, un nom, une bribe de récit, mais la présence européenne reste discrète. En 1617, Philippe III décide de morceler l’extrême sud en deux entités : Paraguay et Rio de la Plata.
Les Espagnols balisent lentement le territoire, s’accrochant d’abord aux axes stratégiques. Le « Camino real » relie la Bolivie à la Plata, drainant minerais et ambitions. Pedro de Mendoza tente l’aventure avec Buenos Aires en 1536, mais la colonie succombe aux attaques des Didiuhet. Il faudra attendre 1580 et la ténacité de Juan de Garay pour que Buenos Aires renaisse de ses cendres. D’autres villes émergent : Córdoba, Salta, Jujuy au nord ; le long du Paraná, Sancti Spíritu, Asunción, Santa Fe, Corrientes. Dans la région de Cuyo, le tempérament conciliant des Huarpes ouvre la voie aux Espagnols, qui fondent Mendoza. Les contours de la future Argentine, déjà, se dessinent à travers ce maillage de colonies et de résistances.
La découverte de l’Amérique du Sud et de la colonisation espagnole
La colonisation n’a rien d’une marche triomphale. Dans les vallées de Calchaquí, la résistance indienne se fait acharnée, surtout entre 1630 et 1665, jusqu’à la déportation forcée des Quilmes près de Buenos Aires. Pour tenter d’apaiser les conflits, l’Espagne fait appel aux jésuites dès 1585. Ces derniers négocient un tribut avec la couronne, à hauteur des populations guaranies sous leur tutelle. Dans un contexte de rivalité hispano-portugaise, les chefs guaranis choisissent l’alliance avec les jésuites. C’est ainsi que naissent les fameuses missions du Paraguay, véritables sociétés organisées où l’on tente un modèle de coexistence, entre évangélisation et relative autonomie indigène.
Pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, les Mapuches absorbent progressivement d’autres peuples indigènes de la Pampa et de la Patagonie. L’avancée espagnole, elle, se fait avec lenteur, grignotant l’est du territoire mapuche, sans jamais le dominer totalement. À la périphérie des estancias espagnoles, des groupes indigènes s’intègrent peu à peu, donnant naissance à une nouvelle identité : les gauchos, métis d’Indiens et d’Européens, figures bientôt emblématiques de la plaine argentine.
Résistance indienne
Face aux limites de leur contrôle, les Espagnols finissent par réorganiser leurs possessions. En 1776, la vice-royauté du Rio de La Plata voit le jour. Son territoire dépasse largement les frontières de l’Argentine actuelle, mais c’est dans cette entité que s’enracine le pays moderne. Entre conquêtes, alliances, résistances et métissages, l’Argentine s’est construite au fil de carrefours et de ruptures. Aujourd’hui encore, chaque région porte la marque de ces premiers temps, mêlant héritages autochtones et influences européennes. Qui arpente la pampa ou les vallées andines ne marche jamais tout à fait seul : il suit, sans le savoir, la trace des peuples qui ont façonné la terre bien avant les conquistadors.






