Quel roi subit les guerres de religion ?

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Élisabeth Sosson, archiviste paléographe (prom. 2018), a soutenu en juin dernier, sous la direction d’Olivier Poncet (Énc) et Laurent Bourquin (Université du Mans), une thèse de l’École des Chartes consacrée à la publication et à l’étude de la correspondance de Guy Chabot de Jarnac, Protestant et gouverneur de La Rochelle (1559-1572). Commentaires recueillis par Claire Daniélou.

Pour commencer : Qui est Guy Chabot de Jarnac ? Quelle a été sa formation ? Quels sont ses réseaux (familiaux, politiques…) ?

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Guy Chabot serait né en 1508 et serait mort en 1584. Pour l’anecdote, il est l’auteur du « coup de Jarnac », expression qui l’a fait passer à la postérité. Il est issu d’une vieille famille de l’ouest de la France, qui a connu une montée sociale au cours des derniers siècles du Moyen Âge au service des princes locaux et des rois de France. Cela fait partie de ce qu’on appelle la deuxième noblesse, un groupe en dehors de la portée provinciale, mais avec une influence significative.

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Combat de Chasteneraye et Jarnac, Bibliothèque nationale de France, Département des estampes et de la photographie, RESERVE FOL-QB-201 (4) C’est Philippe Chabot, amiral de Brion (vers 1492-1543), son oncle, qui devient son mentor. Guy Chabot effectue avec lui son apprentissage politique et guerrier. Il le suit sur les champs de bataille comme dans les intrigues de cour et assiste même son oncle en Angleterre où il est brièvement ambassadeur. Cette formation lui permet de s’intégrer dans un réseau de compagnons de guerre, notamment à travers les guerres italiennes de François Ier et d’Henri II.

Ses relations se composent également des nobles de son milieu, auxquels il est lié par des enchevêtrements, des alliances matrimoniales et des affinités de voisinage. Cette noblesse, donc qualifiée de deuxième, dans laquelle est inséré Guy Chabot, sert de relais essentiel de l’autorité royale dans le provinces, avec des petits seigneurs, des communautés et des autorités locales. C’est son appartenance à ce groupe social, la reconnaissance dont jouissait sa lignée et son passé de soldat au service de la monarchie qui déterminèrent sa nomination comme gouverneur et lieutenant général du roi de la ville de La Rochelle et du pays d’Aunis, poste qu’il exerça pour le dernier Valois (Henri II, François II et Charles IX). Ces relations nobiliaires constituent la base de son efficacité politique en tant que gouverneur.

Guy Chabot à Charles IX, 7 juillet 1566, Jarnac. Minute. Arch. Chabot de Jarnac, vol. IV, n° 249, 1 page, papier. Au-delà de ces réseaux qui lui apportent leur soutien, Guy Chabot interagit avec de multiples interlocuteurs locaux : municipalités, institutions financières et judiciaires, ainsi que de petits seigneurs. Son rôle est d’assurer l’harmonie sur le territoire qui lui est confié. En ce sens, il doit assurer la stabilité de l’organisme de la ville, la sécurité du port, la tranquillité des échanges, l’application des décisions de justice ou la perception de taxes et de taxes. C’est pour ces raisons qu’il est amené à collaborer avec ces différents joueurs du jeu rochelais, mais aussi, si nécessaire, à arbitrer les dissensions qui peuvent surgir entre eux.

À quoi ressemble La Rochelle lorsque Guy Chabot en devient le gouverneur ?

La Rochelle, dans la seconde moitié du XVIe siècle, est un port très dynamique, dont la puissante classe marchande contrôle les autorités municipales. C’est une ville jalouse de ses privilèges, héritée de la période médiévale. Le père de Guy Chabot, Charles, avait déjà payé cette indépendance lorsqu’il était lui-même gouverneur de la ville. La situation à Rochelle est également marquée par des tensions autour de l’organe de la ville qui contrôle la ville, dans la mesure où la fermeture progressive de la commune, sur laquelle une véritable oligarchie parvient progressivement à mettre la main, est dénoncé par une partie de la population.

Il faut dire que La Rochelle occupe alors une position essentielle, tant pour son commerce portuaire avec toute l’Europe que pour sa situation stratégique, clé de la sécurité du royaume vis-à-vis de la flotte anglaise.

En outre, les tensions politiques s’ajoutent des tensions religieuses, qui en font une véritable poudrière : La Rochelle est l’une des villes du royaume qui accueille la Réforme avec le plus d’enthousiasme, mais il existe toujours une minorité catholique influente, provoquant des problèmes sociaux, affrontements politiques et religieux. En tant que gouverneur, Guy Chabot est censé arbitrer ces conflits pour la monarchie.

Quel est le positionnement de Guy Chabot pendant les guerres de religion ?

Chabot est à la fois un protestant déterminé et un royaliste viscéral. Il s’efforce donc de concilier sa fidélité religieuse à sa foi et à sa politique fidélité à la monarchie. Je me suis beaucoup posé des questions sur cet aspect de sa personnalité. Est-ce qu’il parvient vraiment à concilier ces deux façons de penser, ou est-il condamné à l’échec dans cette tentative ? Un lecteur du XXIe siècle verra aisément une telle réconciliation comme utopique, mais il ne faut pas perdre de vue le fait que la résolution de la déchirure confessionnelle semble encore envisageable avant Saint-Barthélemy. Ainsi, à cette époque, les grands royaumes déjà convertis au protestantisme — Coligny-Châtillon, Navarre — ne se mettent pas encore en contradiction avec la Couronne.

En revanche, il est clair que Guy Chabot semble, en cas de dilemme, décider en faveur de sa fidélité au roi. S’il cherche à promouvoir le protestantisme sur le territoire sous sa responsabilité, il reste légaliste et se retire plutôt que d’outrepasser la loi. Par exemple, j’ai examiné le cas d’une communauté protestante fervente à laquelle il accorde une protection. Pour ce faire, il s’appuie sur édits de pacification. Mais lorsque la comtesse propriétaire du terrain sur lequel la communauté en question est installée fait appel au roi Charles IX et gagne sa cause, il retire son soutien. Cette affaire est représentative de l’exercice de son influence en faveur des protestants : Guy Chabot s’arrête dès que la loyauté envers le roi l’emporte.

Plus encore, Guy Chabot est intéressant parce qu’il définit sa fidélité au roi comme l’une des conditions mêmes de sa noblesse, noblesse qu’il conçoit non seulement un serviteur mais aussi un garant de la monarchie. En cela, il est conforme à l’idéal chevaleresque défendu entre autres par Blaise de Monluc1. Ainsi, sa conception de l’articulation entre le politique et le religieux, dans laquelle l’allégeance au monarque semble prévaloir, ne témoigne pas des débuts de la « raison d’État » telle qu’elle est apparue au XVIIe siècle, faisant des intérêts politiques et religieux des causes distinctes, cette dernière étant subordonné au ancien. Au contraire, sa vision est plutôt celle d’un vieux camionneur, enfant des guerres italiennes élevé à la cour pleine de chevalerie de François Ier. Il reste coincé dans les représentations médiévales de la noblesse et de ses relations avec l’État et ne parvient pas à maintenir la confiance de part et d’autre.

Peut-on trouver des traces de l’exercice de son pouvoir à La Rochelle (hôtels particuliers, bâtiments…) ?

Guy Chabot exerce principalement son pouvoir à distance car il réside loin de la ville, sur ses terres personnelles (à commencer par Jarnac, en Charente). Même s’il a des représentants sur place, il est conscient du handicap que son absence implique. C’est pourquoi il tente, pendant ses années de gouvernement, de récupérer des biens immobiliers, en particulier ceux abandonnés par les communautés religieuses catholiques en exil, et manifeste également sa volonté de s’approprier des taxes sur le bois, afin de financer l’acquisition d’un pied-à-terre rochelais. Il ne semble pas avoir avait à cœur de marquer le bâtiment urbain de son empreinte : il donne beaucoup mieux à voir la puissance des échevins du corps de la ville.

Château de Jarnac (coll. privé). Que représente sa correspondance dans l’exercice de son autorité de gouverneur ? Quels sont les documents que vous avez édités ?

J’ai rassemblé 350 lettres. Ils couvrent les treize ans du gouvernement de La Rochelle par Guy Chabot (1559-1572) et révèlent que la plume constitue un outil de gouvernement. Guy Chabot utilise l’écriture de façon utilitaire et non à des fins d’expression personnelle. Comme je l’ai dit, il exerce son pouvoir à distance : l’écriture est donc essentielle pour lui en temps de crise pour affirmer son autorité face à une municipalité vêtue. Cependant, les périodes les plus difficiles des guerres de religion ne correspondent pas nécessairement à des sommets de sa correspondance. Ses lettres sont également utilisées pour alimenter son nobiliaire sociabilités. Ils sont accompagnés de cadeaux, de nouvelles, d’informations et montrent que Guy Chabot essaie de se rendre indispensable à ses relations, de maintenir un réseau important. Ses lettres contribuent également à maintenir ses liens étroits, quoique largement fictifs, avec la Couronne. Il correspond pour obtenir des informations ou des éclaircissements sur les commandes qui lui sont envoyées. Il constitue donc un réseau d’information qui n’est pas uniquement lié aux événements guerreux.

Toutefois, la correspondance, active et passive2, est incomplète. Il est difficile de se prononcer sur le rythme d’écriture réel de l’épistolier, par exemple en raison de pertes importantes.

Les lettres sont également accompagnées de « pièces jointes », que j’ai également éditées. Il s’agit, par exemple, de comptes rendus de réunions municipales – intéressants car les registres rochelais ont été perdus -, de lettres de tiers, de mémoires ou de rapports diplomatiques, comme une note sur la révolte des Gueux dans le Pays-Bas.

Mémoire sur la répression des troubles aux Pays-Bas Avril 1566, s. l. Copie non signée. Arch. Chabot de Jarnac, vol. IV, n° 166, 2 pages, papier. Il existe également des stocks de munitions ou de fournitures. Ainsi, lorsque le port de La Rochelle reçoit la flotte du Grand Prieur de l’Ordre de Malte, Guy Chabot est chargé de l’approvisionner. En tant que gouverneur, il doit avancer les fonds au nom de la monarchie, ce qui le dédommagera ensuite, c’est pourquoi ses lettres contiennent des documents comptables sur ce que les boulangers et les taverniers de la ville peuvent fournir et les montants engagés. Ce mode de fonctionnement met cependant le gouverneur en difficulté, car étant issu de la noblesse moyenne, son pouvoir ne repose pas sur une fortune importante. Ces sources soulignent le manque d’indépendance du baron de Jarnac, qui affaiblit son gouvernement. En effet, il semble dépendre financièrement d’une puissance royale qui a elle-même du mal à la renflouer, car en temps de crise, il devient impossible de lui fournir l’argent nécessaire.

De nombreuses sources législatives font enfin leur apparition. Les lettres font référence à des édits de pacification que Guy Chabot est chargé de promulguer. Comme il se trouve à un niveau intermédiaire dans la prise de décision, il doit trouver des moyens d’adapter ces édits aux réalités du contexte local. Le pouvoir royal s’appuie sur les gouverneurs en tant que spécialistes du domaine. La mise en œuvre des édits repose donc sur un aller-retour permanent entre le pouvoir central et le pouvoir local.

Comment ces lettres nous ont-elles parvenu ?

Heureusement, les descendants de la famille Chabot ont relié la correspondance de Charles et Guy Chabot au XVIIe siècle. Pendant la Révolution, la bibliothèque du château de Jarnac a été saisie et quatre volumes reliés ont été transférés à la bibliothèque du district de Cognac. Ils ont ensuite été rendus à la fille du dernier comte. de Jarnac et restent essentiellement entre des mains privées. C’est finalement au XXe siècle que les lettres ont été endommagées. En 1968, les volumes ont été mis en vente puis disséqués au gré des ventes aux enchères. Les autographes de grandes personnalités historiques (Catherine de Médicis, Henri IV, duc de Guise…) ont attiré l’attention de collectionneurs privés qui les ont acquis. Ces lettres distinctes du fonds réapparaissent périodiquement pour la vente publique. Cependant, deux volumes (le deuxième et le quatrième) n’ont pas été affectés, tandis que les premier et troisième volumes ont fait l’objet d’échantillons, dont un certain nombre ont pu être trouvés. La bibliothèque municipale de La Rochelle, les archives municipales de la ville et les archives départementales de Charente-Maritime cherchent à les acquérir dans la mesure du possible. Mais des parties de cette correspondance sont également diffusées dans d’autres institutions, telles que la BnF, la Bibliothèque nationale de Russie à Saint-Pétersbourg, ou encore à Genève dans des établissements spécialisés dans l’histoire du protestantisme.

Comment se terminent cette correspondance et les prérogatives du gouverneur de son auteur ?

Un événement décisif se produit en 1568 : la révolte de La Rochelle contre le pouvoir royal. Une faction protestante accède à la municipalité et s’empare de l’artillerie. La municipalité se déclare en faveur du Prince de Condé3. Absent de La Rochelle au moment de ces événements, Guy Chabot éprouve des difficultés à gérer la crise. Il parvient finalement, après de longues négociations, à revenir à son gouvernement mais note l’impuissance de son action et sa perte de légitimité.

Dès lors, Guy Chabot se retire sur ses terres, quelques semaines seulement après son entrée à La Rochelle. S’il conserve son titre de gouverneur, le roi le remplace de facto à Aunis par le maréchal de Vieilleville, avant de le révoquer en 1572 au profit d’Armand de Gontaut-Biron, futur maréchal de France.

À partir de 1568, la correspondance du baron de Jarnac devient de plus en plus rare. Lors de la bataille de Jarnac en 1569, sa maison est pillé par les armées, ce qui ravive ses échanges avec les membres de sa famille. Par la suite, Guy Chabot ne reprend sa plume qu’à sa destitution en 1572, pour supplier la monarchie de maintenir sa charge. Après ce moment très douloureux pour lui, la correspondance cesse et il est difficile de trouver des traces de l’activité du baron de Jarnac, qui a reçu un salaire de la Couronne jusqu’à sa mort en 1584.

En guise de conclusion, y a-t-il un passage de cette correspondance que vous voudriez citer ?

Dans une lettre à Catherine de Médicis en août 1568, Guy Chabot déclare :

« Je ne suis pas digne de mettre ma main avec celle de mon maître et de ma maîtresse, mais avec mon sang jusqu’à la dernière goutte, la très humble fidélité et le service que je porte et que je dois aux Vodites Majestez ».

Avec cette phrase, il refuse en fait de prêter serment de fidélité à la monarchie, puisque la fidélité « coule dans ses veines » en tant que noble : une formule qui reflète bien sa conception de sa dignité.

  1. Blaise de Monluc (mort en 1577) est l’un des capitaines les plus célèbres du XVIe siècle. Ses commentaires sont l’une des sources les plus fréquemment exploitées de l’époque et défendent une conception chevaleresque de la noblesse dans ses relations avec le roi.
  2. La correspondance active désigne les lettres envoyées par le gouverneur. La correspondance passive fait référence aux lettres qu’il a reçues.
  3. Louis Ier, premier prince de Condé (1530-1569), chef protestant en chef pendant les trois premières guerres de religion.