Carte tirée du Voyage de François Pyrard,… contenant sa navigation vers les Indes orientales Maldives, Moluques et Brésil… nouvelle édition… augmentée… par Sieur Du Val,.., À Paris, chez Louis Billaine, 1679. GallicaNous avons vu dans le billet précédent qu’à la fin du Moyen Âge, les Portugais ont ouvert la voie maritime vers les Indes orientales, et ont étendu leur domination sur cette région du globe au XVIe siècle, puis à partir de la fin du XVIe siècle, dans la course à la reconquête des Portugais Empire opposant l’anglais, le néerlandais et le français, ce sont les « Provinces unies » qui ont « tiré leur épingle du jeu ». Après avoir ainsi retracé le contexte international, découvrons ce que nous apprennent les témoignages des XVIe et XVIIe siècles sur les conditions du voyage vers l’océan Indien.
Un voyage long et périlleux
Grande caraque de retour d’Inde Premiers travaux (détail) Jacques de Vaulx, Le Havre, 1583. Manuscrit enluminé sur parchemin, 45 x 28 cm BnF, Département des manuscrits, 150 français, f. 28v-29. Expositions Bnf.frLe constat est sans appel : partir pour les Indes orientales à cette époque, ce n’est pas une simple expédition. Le trajet, via le Cap de Bonne-Espérance, s’étire sur près de huit mois, à travers des territoires inconnus, déserts ou habités, où chaque escale réserve son lot de surprises. On navigue d’île en île, de l’Atlantique à Sumatra, en passant par deux océans dont la cartographie reste encore pleine de zones d’ombre. Rien ne se fait sans tenir compte du calendrier des moussons. Les navires, caraques, galions, frégates, flûtes, portent des noms comme le Bon Jésus ou l’Oiseau et quittent l’Europe entre octobre et mars, profitant des vents favorables. Le retour d’Asie s’organise autour de la mousson continentale du nord, à partir de janvier. Ces vents dictent tout, des dates de départ aux chances de retour. Les pilotes s’appuient sur des guides de navigation, véritables boussoles manuscrites, qui compilent itinéraires et astuces pour survivre à cette traversée. On évoque la route Linschoten, mais aussi le célèbre routier d’Aleixo da Mota, publié en 1622.
Le danger est omniprésent. Les accidents abondent : mâts brisés, gouvernails rompus, épaves oubliées sur des bancs de sable. Certains naufrages sont entrés dans la mémoire collective. Le naufrage du Ter Schellingh, navire néerlandais, est raconté à travers gravures et récits, illustrant la violence de la mer et l’isolement des rescapés.

Pourquoi tant de naufrages ? Mauvais temps, erreurs de navigation dues à des cartes incomplètes, ou méconnaissance des courants. L’épisode de François Pyrard est parlant : au début du XVIIe siècle, une confusion sur la localisation d’une île, Rodrigues ou Maldives ?, pousse les officiers à une mauvaise décision. Le général tranche… et se trompe. Résultat : le navire s’échoue sur les Maldives. Pyrard raconte la scène : tout l’équipage dort, même ceux censés veiller. Le feu de poupe, essentiel pour surveiller la boussole, s’est éteint. Le navire heurte un banc de sable à plusieurs reprises, avant de s’échouer définitivement. Le récit frappe par sa crudité : « Dans cet état de sommeil, le navire a heurté grossièrement… ».
Un autre drame, celui du Néerlandais Bontekoe, rappelle la fragilité de ces aventures : une étincelle tombe dans un baril d’alcool, l’explosion embrase tout, la poudre s’enflamme. Un feu d’artifice funeste. Bontekoe figure parmi les rares rescapés. Sur mer, les périls ne manquent pas : pirates, navires ennemis (notamment hollandais), maladies. Le scorbut fait des ravages. Jean Mocquet, voyageur au long cours, relate l’attaque d’une caraque portugaise par un navire anglais ou néerlandais, puis une autre attaque flamande. Il décrit aussi la promiscuité, la maladie, l’organisation défaillante à bord : « C’était le plus grand désordre et la plus grande confusion que nous puissions imaginer ». Les pluies torrides de la côte guinéenne, la douleur du scorbut, les tempêtes près du cap de Bonne-Espérance… Un jour, la tempête menace de tout emporter. Tous prient, en procession générale, prêts à affronter la fin. Par miracle, le calme revient, le Cap des Aiguilles apparaît à l’horizon. L’équipage, lessivé mais vivant, fait enfin escale sur l’île du Mozambique.
Jean Mocquet, malgré ces épreuves, repartira : certains marins semblent animés d’une obstination rare, presque inépuisable.
Pour affronter cette suite de dangers, les escales deviennent vitales : renouveler l’eau, la nourriture, débarquer les malades, réparer les bateaux, prendre des nouvelles, commercer. Dès lors, chaque puissance européenne s’efforce d’établir des comptoirs sur la route de l’Inde. Ports, sources d’eau, entrepôts : rien n’est laissé au hasard.
Escales sur la route de l’Inde
Les Portugais privilégient l’île du Mozambique, les Hollandais s’installent au Cap de Bonne-Espérance, les Anglais optent pour l’île de Sainte-Hélène.
L’île de Sainte-Hélène, vue éditée dans : History of the navigation of Jean Hugues de Linschot,… in the East Indies, In Amsterdam, at Evert, 1638. 3e éd. Gallica
Les Français, eux, tentent d’abord leur chance à Madagascar. Colbert, via François Charpentier, présente l’île comme l’endroit rêvé pour fonder la Compagnie des Indes orientales. Ce n’est pas une première : Portugais, puis Hollandais, avaient déjà tenté sans succès d’y établir une colonie. Malgré tout, en 1642, une expédition française fonde le comptoir de Fort Dauphin. Flacourt, nommé directeur général, étudie minutieusement la culture et l’histoire de Madagascar, publiant son témoignage en 1661. Mais les tensions avec les habitants locaux font décliner le comptoir. En 1674, les derniers colons quittent l’île pour rejoindre l’île Bourbon. Dès lors, la France mise sur la Réunion et Maurice, rebaptisée « île de France », qui deviendra au XVIIIe siècle « l’étoile et la clé de la mer des Indes ».
À travers les époques, la toponymie reflète ces épisodes : Madagascar, appelée « île Saint-Laurent » par les Portugais, puis « Isle Dauphine » par les Français. L’île Bourbon, future Réunion, fut aussi « Santa Apollonia ». Maurice, un temps « Cirne » ou « Maurice » en hommage au prince néerlandais, passera sous pavillon français et deviendra « île de France ». Rodrigues, La Réunion, Maurice forment l’archipel des Mascareignes, du nom du navigateur portugais Pedro Mascarenhas.
Sur ces îles, les Européens développent des cultures vivrières pour ravitailler les navires de passage. Ces escales sont des bulles de survie au cœur de l’océan Indien, mais aussi des points d’ancrage pour la domination européenne.
Les îles, objectif ultime du voyage
Japare, port de l’île de Java. Cette gravure a été publiée dans : Le voyage de Gautier Schouten aux Indes orientales a débuté en 1658 et s’est terminé en 1665, volume II, À Rouen, chez Pierre Cailloux, 1725. Gallica
Le cœur des convoitises européennes bat dans les archipels des Philippines, de la Malaisie et de l’Indonésie. Java, Sumatra, Bornéo, Célèbes et surtout les Moluques, les fameuses « îles aux épices », attisent toutes les rivalités. L’Espagne contrôle les Philippines, s’assurant un accès direct aux précieuses épices. Le Portugal, puis les Pays-Bas, dominent les autres archipels d’Asie du Sud-Est. La France, elle, s’invite tardivement et ne parvient à s’implanter qu’en Inde, où les comptoirs sont rares et difficiles d’accès.
Cela n’empêche pas certains voyageurs français de tenter leur chance dans les possessions portugaises puis néerlandaises, au risque de se heurter à la méfiance, voire à l’hostilité, des puissances en place.
Editeur : . Date de l’édition : 1627. Gallica (BnF). Cette carte semble provenir de : Le Théâtre du monde, ou Nouvel Atlas contenant des chartes et des descriptions de tous les pays de la terre, mis en évidence par William et Jean Blaeu, Amsterdami, apud G. et J. Blaeu, 1635-1654, 1er vol.
Que nous révèlent ces documents sur les Indes orientales ? On pourrait imaginer des récits idéalisés, des visions de paradis. Pourtant, le tableau est bien plus nuancé. Selon le lieu et l’époque, les voyageurs livrent des descriptions contrastées, parfois fascinées, parfois désenchantées. C’est ce que nous explorerons dans la prochaine étape.
-
- Voir José-Maria Martinez-Hidalgo, Las naves del descubrimiento y sus hombres, Madrid, Ed. Mapfre, 1992.
- Galion portugais mentionné par Jean Mocquet.
- François Pyrard a embarqué à bord du Corbin en 1601. Celui-ci se rend en Inde en compagnie du Croissant.
- Un navire et une frégate qui transportaient le père Tachard et les autres membres de la délégation diplomatique envoyés au roi du Siam en 1685.
- Navire néerlandais du général van Goens que Wouter Schouten voyage.
- La découverte du système de mousson et de ses bienfaits se fait progressivement depuis l’Antiquité. Voir en particulier Didier Marcotte (éd.), Mediterranean and Indian Ocean. Deux mondes en miroir, Lyon, 2017 (TOPOI East-Occident. Supplément 15) ; Didier Marcotte et Pierre Schneider (rédacteurs en chef), Ancient Mediterranean Societies and the Worlds of the Indian Ocean. Disponible en ligne à : http://median.hypotheses.org/ ; Kasper Grønlund Evers, Worlds apart trading together : the organisation of long-distance trade between Rome and India in Antiquity, Oxford, Archaeopress Publishing.
- Le Great Sea Router de Jean Hugues de Linschot,… contenant une instruction sur les itinéraires et les parcours qui devraient être conservés dans la navigation des Indes orientales, Amsterdam, à Evert Cloppenburch, 1619. Gallica.
- « Le routier de navigation des Indes orientales avec la description des îles, bars, entrées de ports… dont les connaissances sont nécessaires pour les pilotes, par Aleixo da Motta,… » a été partiellement édité dans : Relations de divers voyages curieux qui n’ont pas été publiés (…), donnés au public par les soins de l’incendie M. Melchisédec Thevenot… Nouvelle édition… À Paris, chez Thomas Moette, 1696, 1er vol.
- Georges Le Gentil (trad..), José Saramago (préf.), Histoires tragico-maritimes : 1552-1563 : chefs-d’œuvre des épaves portugaises, Paris, Chandeigne, 2016.
- Relation du naufrage d’un navire néerlandais nommé Ter Schellingh vers la côte du Bengala, à Amsterdam, chez la veuve de Jacob van Meurs, en 1681. En ligne sur Gallica.
- Voyage de François Pyrard au départ de Laval contenant sa navigation vers les Indes orientales, les Maldives, les Moluques, le Brésil, op. cit., pp. 54-55. En ligne sur Gallica.
- Sur la piraterie dans l’océan Indien, voir notamment Hubert Deschamps, Les pirates à Madagascar aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Berger-Levrault, 1972.
- Philippe Haudrère, « Heures et malheurs des voyages maritimes sur la route des Indes orientales au XVIIIe siècle », Annales de la Bretagne et des pays occidentaux, 121-3 | 2014. Article disponible en ligne à : http://abpo.revues.org/2853 ; Sophie Lipon-Chinon, « The Art of Discovery as the Art of Travel : Viatic Utopia in the French Way », conférence disponible en ligne à l’adresse : http://www.crlv.org/conference/l’art-de-la-découverte-comme-art-de-voyager-l’utopie-viatique-à-la-française.
- Voyage en Afrique, Asie, Indes orientales et occidentales par Jean Mocquet,… op. cit., p. 219-220. Gallica.
- Ibid., p. 227. Gallica.
- Situé dans le Le canal du Mozambique, l’île a été découverte et colonisée par les Portugais lors du deuxième voyage de Vasco da Gama en 1510. Voir Malyn Newitt, A History of Mozambique, Londres, Hurst, 1995.
- Découvert en 1488 par Bartolomé Dias, il a été baptisé ainsi par le roi Jean II du Portugal car sa découverte annonçait une route vers l’Inde et ses richesses.
- Sur la difficile implantation des Français à Madagascar, voir le début du livre de Christiane d’Ainval. Heures et malheurs de la France à Madagascar : 1638-1972, Saint-Denis (Réunion), Orphie, 2014.
- Relation de la création de la Compagnie française, pour le commerce des Indes orientales. Dédié au Roi, à Paris, chez Sébastien Cramoisy, & Sébastien Mabre-Cramoisy, 1665. Gallica.
- Histoire de la Grande Île de Madagascar composée par le Sieur de Flacourt, directeur général de la Compagnie Françoise de l’Orient, et commandant de Sa Majesté sur ladite île et les îles adjacentes. Avec une relation de ce qui s’est passé dans les années 1655, 1656 et 1657, à Troyes, chez Nicolas Oudot, et vente à Paris, chez Gervais Clouzier. 1661. Gallica.
- Pour des témoignages ou des rapports sur la présence française sur l’île Bourbon ou l’Ile de France sous l’Ancien Régime, voir la section Lk11 « Histoire des colonies d’Afrique » du Catalogue de l’histoire de la France, qui consacre une sous-section particulière à ces vieilles possessions françaises.
- Philippe Haudrère, « Les grandes entreprises de commerce et de navigation au XVIIIe siècle », Informations historiques, n°59, 1997, p. 34 à 42. Article disponible en ligne à l’adresse : http://aphgreunion.free.fr/VOC.htm
- Jean-Paul Desroches (éd.), Trésors des galions, Paris, Réunion des musées nationaux, 1994.
- Les cinq principaux comptoirs français en Inde sont Pondichéry (1674), Chandernagor (1686), Mahé (1721), Yanaon (1725) et Karikal (1739). Jacques Weber (éd.), Companies and Comptoirs : India of the French, 17e-20e siècle, Paris, French Overseas History Society, 1991 ; Philippe Le Tréguilly et Monique Morazé (éd.), Inde et France : deux siècles d’histoire commune, 17e-18e siècles : histoire, sources, bibliographie, Paris, éd. CNRS, 1995.
Citation de ce billet : Stéphanie Tonnerre-Seychelles, « À la découverte des Indes orientales (XVIe-XVIIe siècles) (Partie II. Sur les conditions de voyage) », dans Histoire à la BnF, 16/09/2019, https://histoirebnf.hypotheses.org/7897,.







