Passer plusieurs semaines à Paris au crépuscule du XVIIe siècle, c’était presque un rite initiatique pour les voyageurs avides de découvertes. Impossible alors de repartir sans avoir foulé les allées du château de Versailles, déjà auréolé d’une renommée qui dépassait largement les frontières du royaume. À une époque où la distance Paris-Versailles se mesurait en lieues, seize kilomètres, soit quatre fois la longueur de la grande perspective du parc, rejoindre la demeure du Roi-Soleil n’avait rien d’anecdotique. Depuis que Louis XIV avait fixé sa cour à Versailles en 1682, il s’était ouvert un marché florissant autour du transport de passagers entre la capitale et ce nouveau centre du pouvoir.
De multiples options pour rallier Versailles
Les possibilités de rejoindre Versailles ne manquaient déjà pas à la fin du XVIIe siècle, tout comme aujourd’hui la variété des transports fait écho à une époque où chacun piochait selon ses moyens. Entre ceux qui possédaient un carrosse personnel et les autres, chaque voyageur écrivait sa petite histoire du déplacement.
Pour ceux qui laissaient leur carrosse au garage, ou qui n’en avaient jamais eu, inutile d’imaginer un périple hasardeux à pied : une véritable petite administration s’occupait de tout depuis Paris. Un comptoir attitré, rue Saint-Nicaise près du Louvre (cette rue, disparue depuis, n’existe plus que dans la mémoire des plans anciens), proposait un choix de formules allant du grand confort à la débrouille la plus efficace.
L’illustration réalisée en 1900 par Paul Fromageot, représentant les voitures publiques de l’Ancien Régime à Versailles, garde trace du mélange de véhicules : des berlinés élégantes côtoyaient des attelages moins raffinés, les voyageurs pressaient le pas afin de s’assurer une place.
Sac à la main et budget resserré ? La Coche de Versailles s’imposait comme la solution de référence pour la majorité. Véritable bus de l’époque, elle pouvait transporter entre douze et seize passagers. Il existait deux options : la coche suspendue, dotée d’un confort relatif et de 12 places, et la version “brut de décoffrage”, non suspendue, à 16 sièges, alignés sans douceur. Pour relier Paris à Versailles, il fallait compter environ quatre heures, rythmées par de nombreux arrêts, les cochers s’arrêtaient dans chaque auberge croisée. Comme en témoigne le chroniqueur Nemeitz, l’expérience n’était pas de tout repos : poussière, pluie, vent, chaleur, tout passager devait s’attendre à ressortir crotté et fatigué. Le coût restait honnête : 30 sous pour la coche suspendue, 25 pour sa sœur plus fruste, soit l’équivalent de 18,75 à 22,50 euros. Une économie non négligeable, surtout quand on compare au tarif d’une berline privative.
Certaines âmes aventureuses tentaient même une approche inattendue : la coche d’eau. Elle quittait le Pont-Neuf à 8 heures tapantes, filait sur la Seine jusqu’à Sèvres, puis imposait à ses passagers de terminer à pied la route vers Versailles : près de huit kilomètres à marcher, chaussures salies et cheveux au vent, mais déjà le sentiment d’avoir quitté Paris pour une autre dimension.
Une route en perpétuel mouvement
Difficile d’imaginer le calme sur la route de Versailles. Dès que Louis XIV s’y installe, les allées et venues prennent une ampleur nouvelle. Les témoignages du temps évoquent une intense circulation, bien éloignée du cliché d’un chemin paisible. Nemeitz rapporte qu’en période faste, une cinquantaine de voitures faisaient quotidiennement la navette entre Paris et le château.
Le tableau change brutalement en 1715. Le décès du roi modifie tout : la régence s’établit à Paris, Versailles se vide, le ballet des voitures se résume soudain à quelques rotations par jour, parfois quatre ou cinq. Mais dès 1723, avec le retour de Louis XV à Versailles, le trafic redevient fébrile. Les prix, eux, bougent aussi, fluctuant selon le nombre de voyageurs, la saison et le marché, comme les montants évoqués remontant au début du règne de Louis XV, vers 1720.
Des privilèges et des monopoles
Prendre la route, pourtant, n’était pas donné à n’importe quel entrepreneur. Tout loueur de voitures devait obtenir ce que le pouvoir appelait un privilège : une faveur royale transformée en monopole. Avec la cour désormais installée à Versailles pour de bon, une société exclusive, la compagnie des voitures suivant la Cour, contrôlait tout le secteur, réservant l’exploitation des lignes publiques aux détenteurs de ce privilège entre Paris et les lieux où résidait la famille royale.
Très vite, toute concurrence devient réprimée. Un unique exploitant prend la main, les règles se durcissent. Pour ceux qui osaient braver l’ordre établi, la note était salée : amende de 500 livres, soit environ 7 500 euros, plus confiscation des chevaux et véhicules. De quoi décourager les plus téméraires, même si, en sous-main, certains tentaient de contourner les interdits.
Le carabas : ironie et réalité sociale
La Coche de Versailles traînait un sobriquet que tout le monde connaissait : « carabas ». Le clin d’œil n’était pas tendre au marquis inventé par Perrault dans le conte du Chat botté. Ici, le surnom était acide, moquant moins l’ascension sociale que la pauvreté de celui qui montait dans ces voitures bringuebalantes et surchargées.
Louis-Sébastien Mercier, chroniqueur intraitable, plante le décor dans ses récits parisiens de la fin du XVIIIe siècle : le carabas avance sur la grande route, se fait doubler par des équipages mieux nantis, et n’emmène guère ses passagers vers les ors de la cour. Belle météo ? On suffoque de chaleur. Pluie à l’horizon ? L’intérieur dégouline comme une soupe renversée. Et pourtant, c’est ainsi que tant de Parisiens arrivaient, couverts de fatigue, sous le regard ébahi, devant le château et sa porte dorée.
Décider de partir voir Versailles hier, c’était s’armer de patience, embrasser l’imprévu et jongler avec l’inconfort. Il fallait une bonne dose de curiosité, une capacité d’endurance, et souvent renoncer à quelques repas pour se payer la traversée. Ceux qui, aujourd’hui, franchissent les mêmes grilles, peuvent imaginer sans peine la horde bigarrée des voyageurs d’antan, lessivés mais éblouis, devant la majesté des lieux. Reste le plaisir de décortiquer, pour les mordus, le rapport des monnaies anciennes et leur valeur actuelle, entre débats de spécialistes et calculs minutieux. Au bout du compte, que l’on soit contemporain ou visiteur d’autrefois, chaque trajet vers Versailles a son lot d’attente, de fatigue, d’histoires à raconter. Et toujours ce parfum d’aventure, aussi palpable qu’inépuisable.

